
Il y a un truc qui me turlupine depuis des années. On passe notre temps à chercher de l’utilité à tout. Un projet immobilier doit être rentable. Un blog doit convertir. Un loisir doit sculpter les abdos ou nourrir le réseau LinkedIn. Et pendant ce temps, des gamins de seize ans passent leurs samedis à transporter des caisses de tubas dans un bus qui pue le sandwich au thon, sous une pluie battante, pour jouer trois morceaux à la mi-temps d’un match que personne ne regarde.
À quoi bon ?
J’ai grandi à Levallois-Perret, à deux rues du conservatoire. Le samedi matin, j’entendais les gammes du premier étage. Elles étaient fausses, lentes, répétitives. Parfois, je fermais la fenêtre. Vingt ans plus tard, je regrette cette fenêtre fermée.
Quand on vit dans une ville dense, on finit par croire que tout espace doit être optimisé. Un mètre carré de balcon devient un potager. Une heure de trajet devient un podcast. Un ado qui souffle dans un cor devient… quoi, au juste ? Rien de productif. Rien de monétisable. Rien qui se mette sur un CV avec un chiffre à la clé.
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Le problème avec la logique du rendement
La ville nous apprend à raisonner en ratios. Rendement au mètre carré, temps de trajet, fiscalité locale. On compare les quartiers comme on compare des fonds d’investissement. Et puis un jour, on croise une fanfare dans une rue piétonne, et on s’arrête. Pourquoi on s’arrête ? Parce que le bruit nous rappelle qu’on a un corps. Parce que le rythme ne demande aucune explication.
Je me souviens d’un défilé du 14 juillet, il y a six ou sept ans, dans le 15e arrondissement. Une cinquantaine de musiciens, dont une gamine d’environ douze ans avec un glockenspiel plus grand qu’elle. Elle avait l’air terrifiée. Le chef a levé la main. Elle a joué une seule note, très fort, et tout le monde a souri. Une seule note. Ça a duré une seconde.
Voilà, mon opinion tranchée du jour : les activités inutiles sont les seules qui construisent quelque chose de solide chez un gamin. Le reste, ce sont des cases à cocher.
Ce n’est pas une posture anti-performance. J’aime les gens qui gagnent, les boîtes qui embauchent, les projets qui aboutissent. Mais il y a un angle mort dans cette histoire : on mesure ce qu’on peut compter, et on oublie le reste.
Ce que les fanfares apprennent vraiment
Un élève qui débarque dans une marching band apprend trois choses très concrètes, très peu photogéniques. Il apprend à marcher droit en jouant. Il apprend à compter jusqu’à huit en boucle pendant que son voisin joue faux. Il apprend à recommencer le même refrain quarante fois sans que personne ne le félicite. Si ça, ce n’est pas une école de la vie urbaine, je ne sais pas ce que c’est.
Sur warhawkmarchingband.com, on voit ce que ça donne à l’échelle d’un lycée américain. Rien de spectaculaire. Des calendriers, des photos de bus, des listes de matériel, des répétitions de septembre à novembre. Le site n’essaie pas de te vendre un rêve. Il te montre le travail. C’est reposant, en fait.
Ce qui m’a frappé, c’est la place des parents dans ce genre de projet. Ils conduisent, ils lavent des uniformes, ils vendent des chocolats pour financer un voyage à Indianapolis. Pas de retour sur investissement. Pas de tableau Excel. Juste une communauté qui tient parce que la musique tient.
Je connais un père de famille à Boulogne qui a suivi sa fille dans trois tournées régionales. Il a passé des week-ends entiers à démonter des estrades. Il m’a dit un jour : « Je n’ai jamais autant parlé à ma fille qu’entre deux concerts. » Trois ans. C’est trois ans de trajets en camionnette qu’il n’aurait pas eus autrement.
Habiter, ce n’est pas seulement se loger
Sur un blog qui parle d’immobilier et de vie locale, on cause souvent de murs, de surfaces, de DPE et de taxe foncière. Tout ça compte, bien sûr. On ne va pas faire semblant. Mais un quartier, ce n’est pas seulement une addition de lots et de parkings. C’est aussi ce qui se passe entre les murs. Les fanfares, les chorales, les clubs de théâtre, les équipes de quartier.
Quand on achète dans une ville, on achète aussi un samedi après-midi. On achète la possibilité que son gamin rentre couvert de boue et heureux. On achète des voisins qu’on croisera au défilé du 14 juillet et dont on ne connaîtra jamais le métier. Ce n’est pas quantifiable. Ce n’est pas dans l’annonce. Et pourtant, ça pèse dans la balance au bout de dix ans.
Il y a une chose que je dis souvent aux gens qui visitent un appartement le samedi en plein été : revenez un jour de semaine, vers 17 heures, et écoutez. Écoutez ce qu’on entend depuis la fenêtre. Des klaxons ? Des enfants ? Des instruments ? Le silence complet, parce que tout le monde est parti travailler ailleurs ? Ce n’est pas un critère de vente. C’est un critère de vie.
Les fanfares de lycée, comme celle que documente warhawkmarchingband.com, ne figurent dans aucun argumentaire immobilier. Elles rapportent zéro euro au PIB local. Elles occupent des gymnases mal chauffés. Et c’est précisément pour ça qu’elles méritent qu’on parle d’elles.
Alors la prochaine fois que vous croisez une troupe de gamins en uniforme avec des tambours qui résonnent entre deux immeubles, ne cherchez pas l’utilité. Restez une minute. Vous n’avez rien à y gagner. C’est justement là que ça se passe.
